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Accueil > Thèmes de recherche > De la source à l’objet. Ressource, diffusion, techniques, altération, vieillissement-conservation > Céramiques > Manufacture Johnston-Vieillard

La manufacture bordelaise Johnston-Vieillard (1835 – 1895)

par FD - publié le

La manufacture bordelaise Johnston-Vieillard (1835 – 1895)

Projet Région Nouvelle-Aquitaine : 2017 - 2020
Coordinateur du projet : Ayed BEN AMARA (IRAMAT-CRP2A, UMR 5060)

La manufacture de céramiques David Johnston - Vieillard a été pendant plusieurs décennies au cours du XIXe siècle un fleuron de l’industrie bordelaise naissante. A titre de témoignage, en 1859, le compte rendu de la Xe Exposition Philomathique de Bordeaux mentionne que « Jules Vieillard est à la tête d’un des plus beaux établissements que la France puisse opposer aux manufactures anglaises ». En ce sens, son histoire est symbolique non seulement du développement du tissu industriel mais également des révolutions esthétiques, techniques, économiques dont le XIXe siècle fut témoin et qui s’accompagnèrent de bouleversements sociologiques et politiques. Les productions de la manufacture Vieillard sont bien connues et étudiées pour les aspects formels et esthétiques. De toute évidence il existe une interaction entre les contraintes techniques et l’évolution des méthodes de production et les aspects formels et même les incidences commerciales. Rares sont les travaux archéométriques sur les faïences fines et aucune étude physico-chimique n’a été menée à ce jour sur les productions de la manufacture Johnston - Vieillard. Or une découverte récente offre la possibilité d’étudier ces questions qui font essentiellement l’objet de ce projet pluridisciplinaire. En effet, en 2015, des prospections et sondages ont été menés sur le site de l’ancienne manufacture de faïence et de porcelaine David Johnston et Jules Vieillard par le Centre Archéologie Préventive de Bordeaux Métropole, codirection de Christophe Sireix et Valérie Marache. Ils ont livré des quantités importantes et remarquables de déchets de fabrication et d’éléments de la chaîne opératoire (matières premières, biscuits, moules en plâtre…). Cette découverte exceptionnelle offre une opportunité unique pour appréhender les aspects techniques du fonctionnement de cette manufacture qui constitue un élément fort du patrimoine industriel bordelais et aquitain.

Fig. 1 : Vue de la manufacture entourée de l’indication de ses spécialités au début des années 1860

(archives du Musée des Arts décoratifs et du Design, inventaire n°73-1-520).

En 1834, David Johnston, fils d’un négociant irlandais et maire de Bordeaux de 1838 à 1842, rachète les anciens moulins de Teynac situés au n° 77 quai de Bacalan pour y installer une manufacture de faïence anglaise. En 1835, la manufacture commence déjà à fonctionner et trois ans plus tard 4 fours produisent jusqu’à 18000 articles par semaine ; près de 400 ouvriers y travaillent. La fabrique s’agrandit vite. En 1841, 9 fours fournissent 70 000 articles par semaine ; 650 ouvriers y sont employés. Les matières premières sont, autant que possible, locales. Les terres viennent de Gironde, le kaolin du Pays Basque et le silex de Dordogne. La production de la manufacture Johnston, au début très inspirée par la faïence fine anglaise, tant par les formes que par les décors, est récompensée à plusieurs reprises : médaille d’or en 1838 et 1841 aux expositions de la société philomathique de Bordeaux et médaille d’argent à l’exposition universelle de Paris en 1839. La fin de la faïencerie coïncide avec la disparition de deux fils de Jules Vieillard, Charles et Albert respectivement en 1893 et 1895. Le 20 août 1895, il n’existe plus de faïencerie à Bordeaux.

Le secteur des Bassins à flot (Bacalan) s’étend dans une zone de paluds en bord de Garonne éloignée du cœur historique de Bordeaux, il n’a pas fait l’objet de prescription d’archéologie préventive avant le démarrage très récent de travaux d’urbanisme liés à la restructuration du quartier. Le Centre Archéologie Préventive de Bordeaux Métropole a procédé, entre avril et juillet 2015, à des prospections systématiques et à plusieurs sondages archéologiques sur l’emprise de la nouvelle voirie de la rue Lucien Faure qui longe les Bassins à flot à Bordeaux jusqu’au nouveau pont Chaban-Delmas. Des ratés de cuissons, qui se chiffrent en millions de restes et en tonnes, permettent de réajuster l’image que l’on a des produits qui sont sortis de la manufacture. En effet, aujourd’hui nous avons une vision un peu faussée par la conservation sélective qui a été à la fois l’œuvre du temps et des collections qui ne se limitent souvent qu’aux belles pièces. Un premier état des lieux donné par l’échantillonnage non subjectif des dépotoirs a permis d’établir plusieurs constats. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les productions les plus populaires de la fin du XIXe siècle, sont les moins bien connues.

Certains types de produits comme la porcelaine et certaines commandes ne sont pas estampillées au nom de la fabrique. Or, la production de porcelaine ordinaire est aussi importante que celle de faïence. Les dépotoirs ne donnent pas uniquement accès à la production, ils renseignent aussi sur les matières premières utilisées (kaolin, silex, matières colorantes, émail), sur les outils et les techniques de fabrication et de cuisson ainsi que sur les essais et le travail en laboratoire.

Fig. 2 : Exposition "Jules Vieillard de retour à Bacalan", Maison du Projet, Bordeaux Bacalan.

Ensemble de pièces issues des dépotoirs de la manufacture Johnston-Vieillard (© V. Marache, Bordeaux Métropole)

Les avancées attendues sont de plusieurs ordres :
-  Du point de vue de l’histoire technique de la production céramique : jusqu’à présent, les publications connues sur la manufacture Vieillard ont porté essentiellement sur les aspects formels et esthétiques. Peu de recherches ont été publiées sur les problématiques d’archéologie industrielle liées à l’évolution des techniques et aux matières premières d’une production localisée géographiquement et chronologiquement (1835-1895). L’accent sera mis notamment sur les points suivants : caractériser l’évolution technique de la production céramique de cette manufacture en corrélation avec les contextes économique et politique. Il faut notamment distinguer la production de la faïence de celle de la porcelaine qui est très peu connue car rarement estampillée. En 1856, la porcelaine représentait près de 60% la production. Un autre point remarquable est celui de l’application des décors, à l’origine réalisée à partir de modèles obtenus par gravure sur une plaque de cuivre. Ce système, remplacé par un procédé lithographique, eut des incidences qu’il conviendra d’établir.
-  Du point de vue de l’histoire de l’art, histoire économique et sociale : l’accès à des documents (catalogues, carnets techniques...) permettra de documenter l’organisation du travail dans la manufacture, la diffusion de ces productions ainsi que ses liens avec d’autres manufactures voisines (à Limoges et dans le midi-toulousain). Il est évident que les considérations techniques sont indissociables des conditions économiques, politiques et sociales. Par ailleurs, en partant de périodes antérieures, il s’agit d’articuler les domaines historiques, esthétiques, sociologiques de régions et de pays distincts (essentiellement la Grande-Bretagne et l’Allemagne) avec le contexte industriel qui entoura la manufacture bordelaise au 19e siècle. Il s’agit d’une approche comparatiste qui rend compte non seulement de l’enjeu pluridisciplinaire mais aussi des interactions entre régions et aires européennes grâce à cet objet « parlant » qu’est la céramique.
-  Du point de vue méthodologique : Développement des applications de l’imagerie hyperspectrale et de la micro-fluorescence X couplée au microscope électronique à balayage (MEB) pour l’étude non invasive, directement sur les objets. Ces recherches innovantes sont en lien étroit avec la demande forte d’étude non invasive de matériaux du patrimoine.
Ce projet est pluridisciplinaire à travers la composition du consortium : céramologie, archéométrie, archéologie, histoire de l’art, histoire économique et muséographie. Bien que les équipes de recherche et les partenaires socio-économiques impliqués soient localisés essentiellement dans la Région Nouvelle-Aquitaine :
-  Institut de Recherche sur les ArchéoMaTériaux (IRAMAT – CRP2A, Centre de recherche en Physique Appliquée à l’Archéologie) - Université Bordeaux Montaigne / CNRS,
-  Science des Procédés Céramiques et de Traitements de Surface (IRCER, UMR7315, Université de Limoges - CNRS),
-  Espaces Humains Interactions Culturelles (EHIC, E.A. 1087, Université de Limoges, Faculté des Lettres de Sciences Humaines),
-  Centre d’Etudes des Mondes Moderne et Contemporain (CEMMC, EA 2958, Université Bordeaux Montaigne),
-  Centre Archéologie Préventive de Bordeaux Métropole,
-  Musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux,
-  Société Archéologique de Bordeaux.

avec la participation d’une équipe de la région Occitanie (FRance, AMériques, Espagne – Sociétés, Pouvoirs, Acteurs - FRAMESPA, UMR 5136, Université de Toulouse - Jean Jaurès / CNRS), des collaborations interrégionale et internationale sont envisagées en cours du projet. Par exemple, dans le cadre des recherches archivistiques, des collaborations seront menées avec des structures de recherche en Grande-Bretagne et en Allemagne. A travers l’étude des liens qui ont pu exister entre la manufacture Johnston-Vieillard, les manufactures régionales voisines, des manufactures européennes, se dessinent en filigrane les interactions qui sont indispensables à la vitalité d’un tissu régional contemporain connecté à une plus vaste structuration nationale et européenne. Le projet Johnston - Vieillard est conçu non seulement comme une étude de cas (la manufacture bordelaise) mais aussi, de manière prospective comme un projet pluridisciplinaire pouvant déboucher sur un projet de plus grande ampleur. Les résultats obtenus par le croisement des regards inciteront dans l’avenir d’autres chercheurs à suivre notre démarche.